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06 Jun

Les ostéopathes sont-ils leurs propres meilleurs ennemis ?

Publié par francois delcourt

Pieter Brueghel l’ancien. 1558. Superbia, de la série des 7 péchés capitaux. Gravure. Metropolitan Museum of Art, New York, NY

Pieter Brueghel l’ancien. 1558. Superbia, de la série des 7 péchés capitaux. Gravure. Metropolitan Museum of Art, New York, NY

Pieter Brueghel l’ancien (1525-1569) réalisa une série de dessins préparatoires à la plume, gravés par la suite par Pieter Van der Heyden et édités par Hieronymus Cock en 1558. Ces dessins représentent les 7 péchés capitaux (c’est-à-dire les premiers dont tous les autres découlent) ; connus depuis le Moyen Âge : Superbia, Avaritia, Desidia, Gula, Luxuria, Invidia et Ira, à savoir L’orgueil, l’avarice, l’envie, la gourmandise, la luxure, la paresse et la colère. Inspiré par Hieronymus Bosch (1450-1516), Pieter Brueghel l’ancien illustre ici l’orgueil, cette présomption exagérée qui fait d’être persuadé de sa propre excellence, que l’on se juge supérieur aux autres.

L’orgueil se mire dans une glace, flanqué d’un paon faisant la roue, luxe, faste des éléments en arrière-plan, monstres démoniaques à l’image des peintures de Hieronymus Bosch, illustrent la superbe et la suffisance. On peut remarquer au passage le petit personnage se mirant le fondement dans un miroir, analogie sans aucun doute aux ostéopathes pensant admirer avec orgueil les fondements de l’ostéopathie mais ne faisant que se regarder le fondement. 

Nemo superbus amat superos, nec amatur ab illis 

L'orgueilleux n'aime pas le monde ci-dessus, ni n’est aimé d’eux

L’ostéopathie à l’ancienne

Still présenté comme visionnaire, très grand thérapeute, source originelle de l’ostéopathie véritable et inébranlable depuis 1874 (le 22 juin à 10h, c’est important). 

Auteur d’une philosophie naturaliste qui respecte l’homme, la nature et la vie, vivante donc. Philosophie du cœur et non du scientifique disséquant et rationalisant, elle se doit d’être transmise à l’identique dans toute sa pureté, son originalité. 

La philosophie de Still est notre source commune, notre seul vrai point commun, notre fulcrum, notre fondement (on dit bien « notre » pour la faire nôtre comme source identitaire). Cette philosophie ne doit pas être altérée, il convient de lire et relire Still, de s’en inspirer, ne pas altérer son message, ne pas le réduire, bien le traduire. 

 

L’unité du corps, la globalité 

Le corps forme un tout, unique et spécifique à chacun, toute perturbation d’un de ses éléments constituants aura un impact sur l’ensemble. C’est le principe de globalité. 

Le corps est ainsi une unité, une identité et une spécificité. 

 

La structure gouverne la fonction

Vieil adage opposé à ceux qui pensent que c’est la fonction qui gouverne la structure, on parle aujourd’hui d’interdépendance entre Structure et fonction. Ainsi corriger la structure en dysfonction aura un impact sur la fonction. La perte de mobilité d’une structure va perturber sa fonction. De la même manière, une fonction exagérée ou perturbée aura un impact sur la structure. 

 

L’autorégulation et l’auto guérison

Le corps possède en lui tous les éléments propres à sa guérison. La libre circulation de tous ces éléments au travers des artères les véhiculant permet l’homéostasie du corps.

 

« La règle de l’artère est suprême » 

Issue du principe d’auto-guérison, l’artère est l’élément primordial à la bonne circulation des fluides assurant l’homéostasie.

« Et aujourd’hui, je suis convaincu, comme je l’ai été pendant cinquante ans, que l’artère est le fleuve de la vie, de la santé et du bien-être et que lorsque le sang est chargé ou contaminé, la maladie survient. » (A.T. Still. 2017)

 

En ces quelques mots, vous avez ici résumée l’idée maitresse de l’ostéopathie. Ainsi, l’ostéopathe, digne de ce nom, se doit d’être un conservatoire de l’histoire, de promouvoir les concepts de Still, de constituer un observatoire et un laboratoire analysant à l’envi sa philosophie, pour certains d’organiser un consistoire du culte à son effigie. 

 

Rester cloitré dans la sphère ostéopathique ne peut-elle engendrer que des biais de confirmation ? De l’extérieur, et malheureusement de l’intérieur, l’ostéopathie peut être vue comme un objet muséographique plus que comme un sujet de pratique clinique. Quant à la pratique clinique, elle est parfois bien loin de ces principes et n’est constituée que d’une suite de techniques n’existant dans aucun écrit fondateur. 

Démographie 

L’expansion démographique ostéopathique est-elle une avancée en termes de santé publique ou est-elle l’invasion romaine de la gaule vouée à la chute certaine de cet empire ?

La Compagnie des Experts Judiciaires Ostéopathes Exclusifs (CEJOE) a établi les chiffres du nombre de porteurs du titre d’ostéopathe en janvier 2018. 31 574 à ce jour, se répartissant entre les ostéopathes exclusifs (19 283), les médecins ostéopathes (1546) et les kinésithérapeutes ostéopathes (10 088), le reste étant répartis sur les autres professions paramédicales. La densité des ostéopathes par habitant est la plus élevée au monde avec 2 122 habitants pour un ostéopathe. Ce nombre a triplé en 9 ans. 

Peut-on culpabiliser des jeunes étudiants s’installant en ostéopathie dans un territoire déjà saturé ou peut-on faire acte de bravoure (se responsabiliser) et réfléchir à nos actes et nos décisions passés ? 

On nous dit que les premiers ostéopathes furent de courageux (et rageux) professionnels de santé se démarquant avec force, avec le risque de poursuites pénale pour exercice illégal de la médecine, afin d’instaurer une profession à part entière. Qu’en est-il aujourd’hui de cette profession ? point d’avance si ce n’est un titre partagé entre trois acteurs (de santé), tantôt professionnels, tantôt « ni-ni » qui s’affrontent jalousement pour l’exercice d’un pouvoir plus que pour l’exercice du soin. 

Le fait de se démarquer pourrait-il avoir été une erreur de jugement sur le devenir futur de l’ostéopathie ? 

Obtenir une règlementation (légalité) ne signifie pas validation (scientificité) 

Règlementation 

A l’image de l’affaire du Levothyrox, il peut être dangereux de confondre les aspects « réglementaires » et « scientifiques » de l’ostéopathie. Il existe un consensus réglementaire concernant l’ostéopathie (lois sur décrets d’applications et liés à la formation), mais peu sur les aspects scientifiques. 

Garantir la bioéquivalence d’un produit à l’échelle d’une population n’est pas offrir la même garantie de bioéquivalence à l’échelle individuelle. Face aux nombreux patients présentant des troubles liés à la nouvelle formule, les agences du médicament ont renvoyé les dizaines de milliers de patients ayant déclaré des effets indésirables à leur irrationnelle anxiété et à leur obscurantisme. (Foucart 2019) 

 

« Un consensus scientifique, (..) repose sur une analyse collégiale, pluridisciplinaire et transparente de données publiées dans la littérature scientifique, accessibles et réanalysables par la communauté compétente. » 

« Un consensus réglementaire repose, lui, sur les avis d’agences d’expertise qui jugent de la conformité d’un produit à la réglementation en vigueur. Ce sont des avis souvent anonymes, non soumis à l’examen des pairs, fondés sur des données généralement confidentielles et inaccessibles à la critique, produites et interprétées par les industriels eux-mêmes. » (Foucart 2019)

 

Le nombre de substances utilisées depuis des décennies, quel que soit le domaine, considérées comme « sans risque » au niveau règlementaire sont légion même si les « alertes » scientifiques de leur nocivité avaient été annoncées parfois au moment de leur création. L’exemple de l’amiante (un siècle entre les premiers dangers annoncés et l’interdiction) ou du DDT restent étrangement en dehors des mémoires collectives lorsqu’un nouveau produit apparait. 

 

A en juger par ces exemples nombreux, associer règlementation et science ne peut être qu’hasardeux et dangereux. 

Obtenir une règlementation (légalité) ne signifie pas validation (scientificité) 

 

A ce jour, la perte d’aura de la psychanalyse, rendue en véritable champs de ruine face à d’innombrables formes de psychothérapie florissantes fait que les universités s’en détachent progressivement car elle « doit exposer les étudiants à un univers d’idées et à des débats contradictoires, en psychologie comme ailleurs. Elle doit présenter à nos futurs praticiens en santé mentale l’ensemble des meilleures théories et pratiques dans le champ, et pas seulement une unique doctrine. » (Sackur, Swendsen 2019)

Les enseignants doivent former les étudiants à l’aide des dernières données scientifiques. 

 

« S’arc-boutant sur des positions extrêmes, la tentation est forte de caricaturer le monde extérieur. Cela ne profitera qu’à ceux dont les carrières sont faites, mais pas aux jeunes en formation, qu’ils se destinent à l’enseignement et à la recherche ou à la pratique clinique. Pour eux, et surtout pour les patients atteints de troubles mentaux, nous devons maintenir ferme l’idéal d’une formation de haut niveau, ouverte et capable de se remettre en cause. » 

 

La règlementation des soins des troubles mentaux en vigueur à l’heure actuelle passe par une formation diplômante universitaire (master II de psychologie) afin d’être psychothérapeute. Les autres formations donnent un titre non universitaire de psycho-praticien hors cadre. 

 

Étrangement ressemblant à la situation ostéopathique, non ? à l’instar des ostéopathes et osteo-praticiens hors cadre, la règlementation de 2014 a permis une distinction claire. La présence d’une instance ordinale pourrait-elle changer quelque chose ? les psychologues n’en ont pas, et ce n’est pas à l’ordre du jour, et cette situation ne semble pas être problématique. 

 

Les ostéopathes en ordre 

Les ostéopathes sont confrontés à l’idée de la création d’une instance ordinale. Choix proposé récemment par une association socio-professionnelle, contesté par d’autres, il convient afin d’approfondir le débat, au-delà des réactions viscérales émotionnelles tintées d’idées de trahison, d’analyser l’intérêt de cette création pour la profession (plus exactement le titre et l’exercice partagé)

L’ostéopathie désordonnée deviendrait-elle ordonnée ou sous ordre ? Les futurs membres de cet ordre sauraient-ils la servir, l’asservir, se servir ou servir l’état ? 

Les problématiques organisationnelles de l’exercice de l’ostéopathie en France, bien que déjà règlementées, seront-elles réglées par la création d’une instance ordinale ? 

Après la création, puis la dissolution de l’ordre des médecins dans les années 40, le général de Gaulle restaura cet ordre en 1945 « pour le maintien des principes de moralité, de probité, de compétence et de dévouement indispensables à l’exercice » (L’Hermitte 2018) 

 

Les attributions et autres délégations instituées dès sa création se réduisent à ce jour comme une peau de chagrin. 

La permanence des soins dépend des Agences Régionales de Santé (ARS), la surveillance et la sécurité sanitaire dépend des institutions telles que l’INPES, l’INVS, l’ANSM, l’ANSES, l’EFS, l’agence de biomédecine. 

La formation continue des médecins dépend de la Haute Autorité de Santé (HAS) et de la Direction Générale de l’Offre de Soins (DGOS). 

La réflexion éthique dépend du Comité Consultatif National d’Ethique (CCNE). 

L’instance ordinale n’a aujourd’hui qu’une fonction de « conseil » auprès des pouvoirs publics, un rôle dans la création d’un code de déontologie, le traitement des doléances émanant des patients mécontents d’un confrère, le contrôle du libellé des plaques, les créations et suivis des contrats liant ses membres, etc… (L’Hermitte 2018) 

 

Dans la même veine, la création d’une Haute Autorité de l’Ostéopathie voulue par un député étudiant en ostéopathie présente des prérogatives certes différentes mais communes avec une création ordinale. Cette Haute Autorité permettrait de regrouper tous les acteurs de l’ostéopathie car ceux-ci ne peuvent adhérer qu’à un seul ordre. (Marc 2019)

 

« Chacun propose des réponses différentes à chaque problématique avec la même attention : un code de déontologie opposable, un contrôle des pratiques/formations/orientations de la profession, un moyen de fédérer et défendre la profession. » (Marc 2019) 

 

Concernant l’accès des ostéopathes à des maisons de santé, la ministre de la santé a été très claire à ce sujet ; elle souligne que seuls les professionnels de santé peuvent intégrer les maisons ed santé afin qu’ils soient distingués des autres « professions » (l’ostéopathie est un exercice partagé) relevant du bien-être ou d’autres champs d’intervention. 

Elle ne ferme pas complètement l’accès en spécifiant que les non-professionnels de santé peuvent participer aux activités des maisons de santé en signant le projet de santé dès lors que leur acticité s’inscrit dans ce projet. (Projet amendement N° 22 du 21 Mars 2019)

Si on comprend bien, dans le cadre de la santé et du bien-être (revoir la définition de l’état de santé de L’OMS), les ostéopathes peuvent s’inscrire dans un projet de maison de santé à condition qu’ils n’interfèrent ni ne s’opposent ou ralentissent le parcours des activités et prérogatives de santé définis par des professionnels règlementés. 

 

Comme nous pouvons le voir, l’existence d’un ordre (dont les prérogatives peuvent être différentes selon les instances ordinales), présente le risque de concurrencer de nombreuses institutions, agences, etc, déjà pourvues de fonctions ne se limitant pas à un cercle restreint médical mais bien de santé publique et/ou scientifique dans un sens bien plus large. 

 

Comment les ostéopathes peuvent s’imaginer que la création d’un ordre spécifique à leur profession instaurerait un pouvoir législatif supérieur à des instances existantes plus générales ? le législateur n’a que faire des spécificités et corporatisme lorsqu’il s’agit de santé publique, de soins. Son rôle est de protéger les patients et de règlementer l’accès aux soins. Charge à ces professionnels de démontrer les bénéfices/risques de leurs activités envers ces différentes instances, agences de santé. 

Encore une fois, le cadre règlementaire n’est pas le cadre scientifique, le second permet-il de définir plus clairement le premier ? ou le premier est-il nécessaire à l’établissement du second ? 

Scientificité 

En Mars 2018, un collectif titrait dans le Figaro un appel de 124 124 professionnels de la santé contre les « médecines alternatives ». 

Ce collectif regroupant médecins et professionnels de santé nous alertent sur les promesses fantaisistes et l’efficacité non prouvée des médecines dites alternatives demandant l’exclusion et l’éradication de ces disciplines ésotheriques. (Le figaro 2018) 

 

Arguant éthique, scientificité et probité contre le charlatanisme ambiant, code de la santé publique à l’appui (article R.4127-39) interdisant charlatanisme et tromperie, ils demandent aux instances ordinales de veiller à interdire des pratiques dont la science n’a jamais pu prouver l’utilité voire la dangerosité. 

« Ces pratiques sont basées sur des croyances promettant une guérison miraculeuse et sans risques» 

Étonnant de voir que ce qui n’a jamais été prouvé sur le thème de l’utilité pourrait de facto être forcément dangereux sans passer par ces mêmes preuves. De plus, je suis étonné que leur demande ne s’applique pas à la fermeture du site de pèlerinage de Lourdes. Eau bénite ou homéopathique ne ferait-elle qu’une ? références cardinales et ordinales seraient-elles distinctes ?

« Dangereuses, car elles soignent l’inutile en surmédicalisant la population et en donnant l’illusion que toute situation peut se régler avec un « traitement ». Dangereuses, car elles alimentent et s’appuient sur une défiance de fond vis-à-vis de la médecine conventionnelle comme le montrent les polémiques injustifiées sur les vaccins. Dangereuses enfin, car leur usage retarde des diagnostics et des traitements nécessaires avec parfois des conséquences dramatiques, notamment dans la prise en charge de pathologies lourdes comme les cancers. » 

Heureux de voir que de tels sophismes émanant de scientifiques aient encore cours à ce jour : médecine alternative = danger = charlatan = antivax obligatoire = responsable du retard de traitement des cancers. 

Centré sur l’homéopathie en premier lieu, ils annoncent que « les pouvoir publics organisent, voire participent, au financement de certaines de ces pratiques. » ce qui n’est pas le cas de l’ostéopathie, et probablement jamais…

Outre les demandes de non reconnaissance, d’arrêt de formation, de non remboursement, d’éthique de la part des praticiens ; ils demandent d’encourager les démarches d’information sur les effet délétères et d’efficacité, mais sur quelle base scientifique justement ?

 

« Le ministère rappelle également que les PSNC ne s'appuient pas sur des études scientifiques ou cliniques montrant leurs modalités d'action, leurs effets, leur efficacité ou encore leur non dangerosité. Et si certaines de ces pratiques ont effectivement une efficacité sur des symptômes, cette efficacité est insuffisamment ou non démontrée. Par ailleurs, lorsqu'elles sont utilisées pour traiter des maladies graves (cancers par exemple) ou en urgence à la place des traitements conventionnels reconnus, elles peuvent annihiler les chances d'amélioration ou de guérison des personnes malades. » (Service-Public 2018) 

 

Le ministère des solidarités et de la santé informe les français sur les pratiques de soins non conventionnelles en indiquant que si celles-ci « peuventavoir des effets nocifs pour la santé et doivent donc être systématiquement proscrites. ». (Ministère solidarité 2017). On en peut que se demander dans quel délai cela s’applique pour certaines médications (voir l’affaire du Mediator). Cette inertie pourrait-elle être à l’origine de la méfiance générale des patients face à l’agrochimie plus que de la médecine (conventionnelle ou non) ? 

 

Ce même ministère nous indique que : « Depuis 2010, la Direction générale de la santé (DGS) finance un programme pluriannuel d’évaluation des Pratiques de soins non conventionnelles. La DGS confie ainsi à l’Inserm ou à des sociétés savantes la réalisation d’évaluations et de revues de littérature scientifique internationale, visant à repérer les pratiques prometteuses et celles potentiellement dangereuses. Elle demande ensuite un avis complémentaire la Haute Autorité de santé (HAS) ou au Haut Conseil de la santé publique (HCSP). » (Ministère solidarité 2017).

Ainsi les instances ordinales ne sont pas partie prenante de l’évaluation des pratiques conventionnelles ou non mais sont donc en charge de leur application ou de leur interdiction. 

 

La validation scientifique des médecines conventionnelles passe par les fourches caudines des essais cliniques ou des consensus professionnels. 

« Les essais cliniques sont soumis à des autorisations et à des contrôles rigoureux sur le plan de l’éthique, des conditions de réalisation et de la pertinence scientifique. 

Les consensus professionnels, quant à eux, sont obtenus après plusieurs années de recul, avec l’accord et l’expérience de la majorité des professionnels de la discipline concernée. Les conditions d’utilisation des techniques y sont définies avec précision. » (Ministère solidarité 2017). 

EBM pas de problèmes 

Selon certains, se conformer à l’EBM, c’est perdre et renier nos concepts ostéopathiques. 

« La singularité de l’ostéopathe est en relation avec la singularité du patient donc étranger à toute forme de statistique généralisante. Chaque chirurgien est une personne différente et un abdomen est différent d’un autre. Et rien n’empêche de faire des études randomisées en chirurgie digestive. » Bruno Falissard Iceps 2019. 

Tant qu’à choisir je préfère entendre l’avis d’un statisticien que celui d'un jeune ostéopathe rageux sur les réseaux sociaux…

 

Les progrès en médecine sont venus des avancées dans la compréhension du fonctionnement du corps vivant. La chimie, la biologie et les avancées technologiques ont permis un bon en avant énorme faisant passer l’espérance de vie des européens d’une quarantaine d’année au 19esiècle à plus de quatre-vingts ans aujourd’hui. La pensée en termes de biologie est très forte en médecine ce qui donne une notion de physicalité et de matérialité importante. Même les neurosciences et la psychologie cognitive se valident en laboratoire de nos jours. (Falissard 2019, Dehaene 2014) 

 

Analyser et pouvoir juger d’une efficacité clinique ne se limite pas au contentement des patients. Le traitement administré doit passer par deux étapes. Une étape théorique biologique (très matérielle) et une étape clinique en occultant les effets contextuels, relationnels, pouvant interférer et biaiser les résultats liés à la spécificité du traitement donné. Ces résultats cliniques sont normés par des données théoriques statistiques. La condition de validation passe par ces deux étapes. Ce n’est pas la panacée mais pour l’instant ces deux étapes sont incontournables. (Barry 2019) 

Le Dr Caroline Barry, méthodologiste spécialisée dans l’approche des médecines complémentaires, annonce que l’on peut faire de l’EBM de façon rigoureuse dans les médecines complémentaires tout en respectant leur philosophie. 

« Les essais cliniques randomisés sont le gold standard actuel, et si on veut convaincre les autorités de santé, on doit passer par les essais cliniques randomisés. » même si dans quelques années d’autres design feront leur apparition, aujourd’hui, nous n’avons pas d’autres choix. 

« La preuve statistique est une preuve inductive. Je vérifie quelques résultats identiques donc j’en induit la totalité. A partir d’un échantillon, si c’est efficace pour cet échantillon, c’est efficace tout le temps. Mentalement on a transformé cette induction en une déduction. » (Falissard 2019) 

 

Néanmoins comme le précise Bruno Falissard, les études coutent très cher, et hélas, les ostéopathes n’ont pas les moyens, ni les aides financières pour financer des études au même titre que des laboratoires pharmaceutiques. Et l’argent reste le nerf de la guerre en matière de recherche.

 

Rationalité clinique et intériorité 

La pratique médicale est essentiellement une pratique pragmatique. En pratique médicale, même avec des problèmes compliqués, on doit trouver une solution simple en 15-30 mn. (Falissard 2019)

La pratique du soin est une approche de rationalité pragmatique, quelle que soit l’approche car la médecine n’a rien d’une science exacte. Mettre en œuvre un soin « qui marche », qui donne des résultats probants, même si les aspects théoriques semblent non acquis scientifiquement, cela peut être rationnel en pratique. 

Le soin, quel qu’il soit n’a parfois pas besoin de preuves scientifiques irréfutables pour faire sens pour le patient et ainsi très bien fonctionner. Toute science n’est jamais irréfutable sinon c’est un dogme. 

Lorsqu’un traitement fait sens pour un patient, il s’intègre dans un concept d’intériorité et non de matérialité. Des approches comme l’hypnose, la méditation, et bien évidement toutes les approches relationnelles dans le soin font appel à l’intériorité du sujet, à de la subjectivité, à des effets contextuels qui participent à l’amélioration de l’état de santé. Les limites existent lorsqu’il s’agit de pathologies qui nécessitent des traitements lourds et qui engagent un pronostic vital. 

 

Médecine et IA 

Les questionnements récents concernant l’arrivée imminente de l’intelligence artificielle en médecine, renforce la matérialité (ou plutôt la virtualité) diagnostique prochainement dévolue à des algorithmes bien plus puissant qu’une pensée humaine. Quantité traitée, Rapidité, coût et précision donneront une puissance diagnostique d’imagerie (déjà numérisée) qui ne sera jamais égalée par un humain, même au bout de 15 années d’études approfondies. 

Que restera-t-il aux médecins ? faire ce qui correspond à leur qualité intrinsèque, leur intériorité en dehors de toute matérialité si ce n’est leur présence auprès du malade. 

Étonnant de voir, que ce qui est reproché aux ostéopathes, à savoir, le temps de consultation, le discours, l’humanité et l’empathie sont parfois dénigrés au profit d’un seul mot : placebo. 

Les théories des MAC sont closes, ancestrales, ne bougent pas dans une perspective de réfutation, de critique externe. Pourquoi, ? car elles reposent sur des considérations quasi religieuses.

Falissard 2019

Sémantique, technique, éthique, scientifique ? 

A mon humble avis, la bataille de l’ostéopathie se situe plus dans l’approche sémantique que l’approche technique, scientifique ou historique. Autant l’ostéopathie ne doit pas créer une novlangue, autant elle se doit de renouveler son archalangue

Parler de lésion sans réelle lésion anatomique, de blocage sans réel blocage, de mobilité sur des zones ossifiées, démontre un manque de rigueur sémantique qui peut nous perdre, ne pas nous faire entendre et comprendre. 

« Les théories des MAC sont closes, ancestrales, ne bougent pas dans une perspective de réfutation, de critique externe. Pourquoi, ? car elles reposent sur des considérations quasi religieuses. » (Falissard 2019) 

Les mains sont justes mais les mots sont faux selon un adage d’ostéopathe. « Si les mots sont faux les gestes peuvent être faux, le corpus est gelé, cela empêche le progrès, de comprendre pourquoi ça marche, de faire en sorte que ça marche mieux. Donc ce n’est pas éthique. » (Falissard 2019) 

Si les mots sont faux les gestes peuvent être faux, le corpus est gelé, cela empêche le progrès, de comprendre pourquoi ça marche, de faire en sorte que ça marche mieux. Donc ce n’est pas éthique.

Falissard 2019

Vu de l’extérieur, le discours ostéopathique se résume bien souvent à une opinion plus qu’à des arguments. Les biais sont légions, biais d’autorité, d’ancienneté, de quantité, de communauté et de fierté mais souvent peu d’humilité. Le discours est énoncé parfois pour rallier ou railler. L’ostéopathie est un archipel de communautés qui s’ignorent ou se défient, organisent des colloques, soignent leur entre-soi associatif au point d’être dissociatif.

 

« C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. »

Montesquieu. L’Esprit des lois, livre XI, chapitre IV.

 

Attention au législateur, qui face à de telles dissolutions, ne fera que règlementer avec autorité et cynisme, amalgamer un ensemble de pratiques qualifiées de « thérapies manuelles » sans autre forme de procès et de process. L’histoire et AT Still ne vous sauveront pas, car les morts ont toujours tort, ce n’est que dans l’ostéopathie renouvelée que l’on pourra exister. 

Dès que l’on émet une critique, on tombe sous le joug d’un chantage digne d’un anticléricalisme ostéopathique, mais comme disait Coluche « ça n’est pas parce qu’ils sont les plus nombreux à avoir tort, qu'ils ont raison ».

Quid des plus anciens, fièrement et fiévreusement attachés à la mémoire, à l’histoire et aux grimoires, seule et véritable condition nécessaire et suffisante pour être adoubé; ne montrent-ils pas parfois que suffisance et arrogance ? 

Un vieil adage dit : lorsque le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. Le problème est lorsque le faux imbécile a déjà vu la lune, le pseudo-sage l’oblige à regarder le doigt. 

Références 

 

A.T. Still. Autobiographie du fondateur de l’ostéopathie. Sully. Edition critique établie par Jean-Marie Gueullette. 2017

 

Stéphane Foucart. L’affaire du Levothyrox illustre une confusion entre “consensus scientifique” et “consensus réglementaire”. Le Monde 14.04.2019 

 

Jérôme Sackur, Joel Swendsen. La psychanalyse est son propre meilleur ennemi. Le Monde. 20.03.2019 

 

Pierre-Luc L’Hermite. Maux d’ordre. Au sujet de la création d’un ordre en ostéopathie. 17.12.2018. revue.sdo.osteo4pattes. 

https://www.revue.sdo.osteo4pattes.eu/spip.php?article2095&lang=fr

 

Laurent Marc. La pointilleuse question de l’organisation de l’ostéopathie en France. Osteomag.fr. 11 avril 2019 

 

Collectif. Mars 2018. L’appel de 124 professionnels de la santé contre les « médecines alternatives ». Santé.lefigaro.fr 

 

Service-Public.fr. Quelles différences entre la médecine conventionnelle et les pratiques de soins non conventionnelles ?. Publié le 20 mars 2018 - Direction de l'information légale et administrative (Premier ministre)

 

Ministère des solidarités et de la santé. Mise à jour : 13.06.17. Les pratiques de soins non conventionnelles. Médecines complémentaires / alternatives / naturelles. 

https://solidarites-sante.gouv.fr

 

Stanislas Dehaene. 2014. Le code de la conscience. Odile Jacob 

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Laurent MARC 12/06/2019 22:24

Super article François comme d'habitude ????
J'aurai juste une objection sur la question de la tribune des 124 qui si elle fait l'amalgame des therapies complementaires sans nuance aucune, n'a pas totalement tord.
On retrouve chez les utilisateurs de thérapies complémentaires plus d'abandon de soin lors de cancer, avec de fait un taux de survie plus réduit (https://www.ncbi.nlm.nih.gov/m/pubmed/30027204/) de même qu'une plus grande proportion de refus de la vaccination (https://www.ncbi.nlm.nih.gov/m/pubmed/19043817/).
Quand aux retards diagnostiques, ce n'est pas négligeable non plus (https://link.springer.com/article/10.1023/A:1025343720564)...

Laurent MARC 13/06/2019 21:50

Les "????" etaient un pouce vers le haut.

Je partage ton analyse. En plus des déserts medicaux, le fait de notre position de thérapeute en première attention et la presence du diagnostic d'opportunité au sein des decrets nous placent dans les faits dans une position de devoir effectuer un triage des patients (ce qui est revanche peu mis en avant dans la formation pré et post grad et dans l'image de notre profession) en fonction des signes d'organicité. Cela suppose un travail pluriprofessionnel (d'où les derniers decrets sur la question de l'acces au dossier medical du patient sur accord du medecin).

Delcourt 13/06/2019 08:46

Je confirme ton objection sur le fait qu’ils n’ont pas tort. Le problème réside dans le fait que les acteurs de thérapies alternatives (heureusement pas tous), fiers de leur concepts alternatif (justement), guident les patients vers eux-mêmes plutôt que vers des « classiques » qui fonctionnent parfois mieux au détriment de la santé du patient. Pour ce dernier la relation de confiance prime sur la nécessité de l’action « médicale » (au sens large) la plus optimale. Néanmoins le danger est dans l’amalgame sans nuance que ferait le législateur entre tous les « alternatifs » qualifiés de non complémentaires finalement puisque nocifs en termes de retards de soins. A charge à nous d’arrêter d’enseigner de la « philosophie » restrictive à quelques auteurs ostéopathiques et d’enseigner une philosophie plurielle d’auteurs classiques et nouveaux. C’est la raison du thème de l’orgueil. Heureusement tous les ostéopathes ne sont pas antivax, anticancero, et ne sont pas responsables non plus de tous les retards de soins, le constat de décès récent en plein service des urgences en témoigne (cas isolé pour l’instant). Hélas, ni les patients, ni les médecins, ni les nini ne sont responsables de la gestion catastrophique de la répartition des acteurs de santé en France (déserts médicaux) ralentissant les retards diago.

Vincent Joyau 12/06/2019 12:24

Vous semblez placer tout le monde au même niveau, certaines communautés osteopathiques ignorent ou moquent d'autres, sans que l'inverse ne soit vrai. C'est comme si vous donniez votre avis sur un vote sachant que tous les candidats que vous exposez ne se presentent pas,il n'y a pas de solution, actuellement, à ce problème puisque tous les acteurs ne souhaitent pas discuter pourtant ils sont tous essentiels.
En MTC, les écoles sérieuses enseignent 1 an de philosophie chinoise avant même de pouvoir choisir ce qu'on souhaite faire. Comme vous l'avez fait ici, car c'est essentiel, cette philosophie ou concept doit reprendre sa place dans les écoles plutôt que les cours de poussage d'os sur des carcasses. A enseigner une osteopathie étriquée, on a permis le développement et la mise en avant des esprits les plus étriqués alors qu'en 2002 ces esprits étriqués étaient balayés par l'efficacité de therzeuthes plus ouverts et donc plus outillés. Intéressez vous a l'histoire pédagogique du Cos Nantes si vous souhaitez des preuves. Cordialement

Delcourt 13/06/2019 08:46

Pourquoi tous les acteurs essentiels ne souhaitent pas discuter ? d’accord avec vous sur les cours de poussage d’os sur carcasse estudiantine. Les cours de philosophie doivent-ils se restreindre à l’ostéopathie ou la médecine chinoise ? philosophie générale, humaniste, anthropologie, sciences sociales, santé publique seraient les bienvenues, non ? mais peut-on réellement « outiller » des jeunes étudiants en 5 ans pour devenir des thérapeutes aussi efficaces que des anciens avec des années d’expertise, d’expérience et de connaissance ? des principes plus que des techniques, OK mais lesquels ?