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11 Nov

La perfection et l’excellence ou le mythe d’Icare

Publié par francois delcourt  - Catégories :  #recherche et développement

La chute d'Icare. Merry-Joseph Blondel 1819. Musée du Louvre

La chute d'Icare. Merry-Joseph Blondel 1819. Musée du Louvre

Icare est le fils de Dédale, sculpteur, inventeur et architecte athénien qui construisit le Labyrinthe de Crète. Dédale fut emprisonné avec son fils dans celui-ci pour avoir aidé Thésée à fuir ce Labyrinthe après avoir tué le Minotaure. Dédale construisit des ailes de plumes et de cire pour s’échapper, mais Icare vola trop près du soleil, tomba dans la mer et se noya.

Le mythe d’Icare nous interpelle sur le désir humain de s’élever, d’aller toujours plus haut, du dépassement de soi tout en s’affranchissant des liens terrestres. Il est aussi un avertissement contre l’orgueil, l’ivresse de la découverte, de la volonté de puissance et de l’insouciance de la jeunesse. Il évoque le manque de maturité du jeune adulte face aux conseils avisés des ainés, mais aussi la conscience de l’acte responsable.

Ce mythe interpelle l’enseignant encadrant l’élève en passe de devenir un véritable professionnel responsable de ses décisions, de ses choix thérapeutiques et de ses actes.

L’encadrant soucieux du meilleur, de l’excellence et de la perfection visée peut paraître souvent beaucoup trop exigeant. Cette exigence pour l’élève et le soin au patient en retour, même si elle semble bienveillante, peut être paradoxalement porteuse de vice caché provoquant des réactions de stress intense de l’apprenant face à tant de désir de perfection. Suis-je capable, et sinon suis-je coupable, pourrait-il se dire ?

La perfection est-elle de ce monde (ostéopathique), et l’excellence, sa petite sœur nous permet-elle d’y accéder ?

L’image qui peut surgir à notre esprit est celle d’un troupeau d’ovins, guidé par un faisceau de lumière au dessus de lui, amassés en groupe autour de celui-ci, encadré par des chiens de berger dans l’ombre prompts et obéissants à rassembler les brebis galeuses au sein du troupeau sur la transhumance de la connaissance. Ce faisceau de lumière est celui du saint graal de la perfection, de l’exigence externe, du mentor ou de l’institution irradiant mais aveuglant le groupe sans pouvoir y distinguer clairement quelque individualité ou particularité. 

L’organisation pyramidale

Ce faisceau de lumière d’apparence pyramidale fait penser à un type d’organisation. Il existe deux type d’organisation : une pyramidale, propre à l’entreprise, aux états et aux militaires qui se caractérise par une organisation verticale à partir d’un chef au sommet de cette pyramide. Le chef décide et ordonne, la base exécute, obéi à une mission avec des objectifs, si possible sans sourciller (sinon à travers un syndicat, lui aussi hiérarchisé). C’est un mode de fonctionnement type que nous voyons tous les jours, la gronde récente des policiers, hors revendications syndicales en est un exemple parfait. Les décisions du sommet sont en général, ou tout du moins devraient l’être le plus souvent, influencées par les revendications et le retour du fonctionnement de la base exécutante ; ce peut être des salariés, des soldats, des élèves, des électeurs ou des clients. L’inconvénient majeur réside dans le fait que la remontée des informations provenant de la base, quoiqu’existante, est en général inertielle et lente, parfois court-circuitée, manipulée ou simplement déformée. Le respect de cette hiérarchie et des lois qui s’en suivent censées bénéficier au plus grand nombre ne l’est souvent pas aux deux extrémités. Il est usuel de constater, en matière fiscale par exemple, que le haut et le bas de cette pyramide fonctionnent dans un système « d’économie parallèle » ou les riches dealeurs des quartiers pauvres ainsi que les pauvres élus et responsables de partis politiques bénéficient d’une impunité ou d’une immunité selon leur position respective dans cette échelle sociale verticale.

Le reste de la base et des quelques exécutants intermédiaires ne sont que « chair à canon » ou « chair à entreprise » selon l’époque considérée allant de la révolution industrielle à nos jours en passant par les grandes guerres de la première moitié du 20e siècle. Passant de l’ouvrier « germinal » aux gueules cassées puis aujourd’hui aux stressés en burn-out, l’histoire nous montre à quel point les corps et les esprits meurtris, à la démographie effondrée par les épidémies et les guerres, font état d’une formidable résilience et d’une robustesse admirable.

Non et définitivement non, l’humain n’est pas un mouton. On ne conduit pas le groupe vers la victoire comme on mène un troupeau à l’abattoir.

La recherche de l’excellence menant au développement de la perfection, quoiqu’illusoire, ne doit pas être de la suffisance. Le véritable leader se doit d’éviter d’alimenter les flammes du stress qui brûlent les corps et les esprits, d’éteindre les braises de la colère qui couve au sein du groupe. 

L’organisation horizontale

Le deuxième type d’organisation est horizontal, en réseau, propre au vivant, au naturel, à l’intelligence collective des organisations animales, exempte de chef et de décideur, ou la structure reste transversale et auto organisée. Chaque élément de ce réseau à non pas une mission et des objectifs donnés par un supérieur, mais une fonction, un rôle déterminé (modifiable chez l’humain) qui est fonction de ses aspirations personnelles ou de son environnement proche. Tel l’insecte va devenir ouvrier ou soldat selon des prédispositions environnementales dans son enfance, tel l’humain va devenir ouvrier, soldat, enseignant ou ostéopathe, etc, en fonction certes de son environnement familial et social mais aussi de ses aspirations personnelles et de ses passions, de ses capacités intellectuelles.

Dans l’enseignement en général et dans celui de l’ostéopathie en particulier, l’organisation en réseau permet une plus grande autonomie de chacun, que ce soit de la part de l’enseignant ou de l’apprenant. Les interactions pédagogiques se font à un niveau local, en direct entre les deux sujets, sans avoir nécessairement été validées ou induites par l’institution, un chef, un leader charismatique ou un éminent fondateur de génie. Ce mode de fonctionnement se rapproche du compagnonnage, de l’interaction maître-élève, d’un système gagnant-gagnant, de l’accompagnement rapproché, loco-local, de la relation humaine directe sans interface et dans l’écoute.

Je reste étonné de constater à quel point les institutions sont déconnectées du réel vécu de la base. Céline Alvarez a démontré l’efficacité d’une prise en charge éducative différente, peu couteuse, qualifiée « d’alternative » et alors ?

La seule chose à développer c’est la bienveillance favorisant l’émergence de la curiosité et de la passion. Ce qui fait l’excellence c’est la curiosité et la passion, pas l’obligation.

La perfection, si elle reste utopiquement atteignable, réside dans le développement de l’excellence intrinsèque (produite par le sujet lui-même), pas de celle qui nous est imposée par une institution ou un professionnel quel qu’il soit.

Dans la maxime de Nietzsche : « Deviens qui tu es ! Fais ce que toi seul peut faire !  », symbole de sa conception de la subjectivité, sous-tend l’idée que l’homme n’est qu’une ébauche de lui-même, il appelle à l’auto-transcendance, à l’auto-dépassement, “La grandeur de l’homme, c’est qu’il est un pont et non une fin”. Cet auto-dépassement n’est possible que par la « volonté de puissance », il faut comprendre le surpassement de soi-même, la création, la spontanéité, l’art, le jeu, l’activité naïve enfantine.

Son idée nihiliste implique « la mort de Dieu » et le renouveau de l’homme, la fin des illusions et des croyances pour faire place à la création. La terre appartient désormais aux hommes, et “l’outrage à la terre est maintenant ce qu’il y a de plus redoutable”

Le développement du thérapeute

Quoi de plus limpide pour les ostéopathes non plus techniciens suiveurs dans le plus profond respect du fondateur ou du créateur, mais créateurs de soins. L’enseignant ostéopathe sénior a pour rôle d’initier ce surpassement, la spontanéité créative tout en mettant un cadre désinhibant et bienveillant pour le jeune padawan de l’ostéopathie dans le déroulement du soin.

Selon Montaigne, dans ses Essais, de la posture du doute et de l’humilité dans le soin émerge la bienveillance et un art de vivre fondé sur la compréhension de nos faiblesses humaines. « Tout homme porte en soi la forme entière de l’humaine condition ». Sa conception humaniste et ouverte dans le : « Que sais-je ? » et éducative : « Mieux vaut tête bien faite que tête bien pleine » en font un modèle relationnel à initier dans le cadre de l’accompagnement en thérapeutique. Le rôle de l’accompagnant consiste à provoquer l’étincelle qui permettra de forger l’identité, l’authenticité, l’assurance du futur thérapeute et non pas remplir son esprit et ses mains de « techniques » plus ou moins élaborées, au mieux maladroitement imitées. Montaigne disait : « J’aime mieux forger mon âme que la meubler ».

Mais comment transmettre de telles valeurs sans passer par la technicité ?

Spinoza semble nous donner des pistes de réflexion. Sans passer par un intellectualisme débordant mais par un pragmatisme puissant, l’excellence et la perfection s’acquiert par la connaissance et la recherche de bonnes passions. La nature humaine selon Spinoza c’est le désir et la passion. La persévérance et l’effort à fournir dans son propre développement, le « conatus », cette dynamique que l’on qualifierait aujourd’hui « d’économie psychique » peut être modifiée par les expériences de la nature et du « terrain ». La relation thérapeutique et la relation d’accompagnement font partie de ces éléments déclencheurs de la naissance des passions. La joie est le passage à une plus grande perfection, la tristesse, le passage de l’homme à une moindre perfection.

Ainsi l’accompagnement dans la joie, plutôt que la tristesse et le stress est bien plus bénéfique pédagogiquement pour l’apprentissage.

La perfection c’est un état de plénitude, de ce qui a été poursuivi jusqu'à son terme, de ce qui est parvenu à son achèvement, mais cette perfection n’est pas transférable directement à l’apprenant, lui seul peut l’initier, en confrontation avec lui même. 

Références 

Ovide. Les métamorphoses. Livre VIII vers 183 à 235.

Céline Alvarez. Les lois naturelles de l’enfant. Les Arènes. 2016.

F. Nietzsche. Ainsi parlait Zarathoustra. 1885.

Montaigne. Les essais. 1595.

Baruch Spinoza. L’éthique. 1677

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Loic 11/11/2016 21:46

Quelle belle réflexion sur la juste posture de l'enseignant-accompagnant ! Il est temps de repenser la pédagogie, de la transcender vers l'auto apprentissage et l'auto-évaluation réflexive, seules voies d'acquisition durable de connaissances.
Bravo à toi, Francois pour ce blog riche de réflexion et pérenne dans le temps.
À lire sans modération !